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Tous les matins... extrait 2


Pendant tout ce temps, j’avais gardé Irmine à notre service, elle m’effrayait et elle m’enchantait à la fois par son franc-parler. Pour la sécurité de tous, elle ignorait qui logeait dans notre chambre d’ami, Kurt s’éclipsait quand elle venait. Elle n’avait jamais posé de question. Ce jour-là, j’avais demandé un congé pour préparer un repas que Théodore avait organisé chez nous, nous recevions son patron et ses collègues proches.
— De toute façon ce sont des saligauds, les patrons. Quoi qu'il arrive, ils vont vous entourlouper.
Je dressai le couvert, un couteau m’échappa, marquant la nappe.
Je songeais à Monsieur Smith, mon premier patron, à ses détours pour ne pas payer ma prime d’assiduité, insinuant que les heures que je donnais en plus n'étaient que le rattrapage de mon retard de travail. Puis me revint sa gentillesse lorsque j'avais été malade, m’enjoignant de partir un peu pour reprendre des forces.
J'expliquai cela à Irmine, qui haussa les épaules.
  Quand je travaillais à l’usine pendant la guerre, les patrons ont bien vite oublié tout ce qui pouvaient nous protéger parce que si on ralentissait, la France allait perdre la guerre. Et allez savoir pourquoi, il nous payait 5 francs la journée, la moitié de ce que touchaient les hommes, enfin ceux qui restaient !
Depuis le matin, elle briquait le salon avec un zèle qui me fit craindre pour les lattes du plancher. Je lui demandai si elle n'était pas trop fatiguée, afin de tempérer ses ardeurs, elle le prit pour de l'admiration et poursuivis de plus belle. Elle me raconta ses journées à l’usine quand elle était munitionnette, elle me parla de l’odeur de l’huile « …enfin parfois, il nous giclait même au visage », précisa-t-elle –, du poids des obus, et de la fatigue : « …une fois, je me suis même endormie dans les toilettes. »
Elle s’enhardit :
— Et il n'y a pas que les patrons qui nous attendent au tournant, il y a aussi tous les étrangers qu'on accepte dans notre pays. Tiens, hier, il y a encore un Russe qui s'est installé ici. Bientôt, il n'y aura plus qu'eux.

Je protestai en évoquant le mal causé par les politiques xénophobes.
— On doit beaucoup aux étrangers, c'est grâce à eux que nous avons maintenant le métropolitain à Paris.

Elle ne répondit pas. Je regardai ses rides, son expression de colère qui masquait l'accablement, je compris qu'elle ne chercherait pas de solutions, elle n'avait plus d'autres convictions que celle d'être une victime.
Croyant réveiller en elle une étincelle de lucidité, je lançais alors :
— Chasser les étrangers amène le désordre, pire encore : savez-vous que dans ses documentaires, Kurt montre qu’en Allemagne, le parti nationaliste socialiste, pourtant si proche des gens, est violent et que le peuple n'y trouvera rien à gagner.
Elle se figea, je crus à ce moment que j'avais ébranlé ses certitudes. Je compris mon erreur quelques minutes plus tard quand elle m'assena :
— Je crois qu'il valait mieux pour tout le monde que votre copain allemand se loge ailleurs.
— Comment ?
— C’est facile, du haut de vos chaussures astiquées de critiquer ceux qui donne un espoir aux petits comme nous autres. On ne fait une omelette sans casser des œufs, il faut parfois de la poigne pour chasser tous ceux qui profitent. Et s’ils avaient raison, hein, si c’étaient les juifs, les Noirs et les autres qui étaient responsables de tout ça ?
Je me gardai de lui demander ce que « ça » désignait, je fus même incapable de rétorquer quoique ce fût, je m’éloignai, sidérée. Je me souvins des paroles de mon oncle Léopol : la situation était-elle à ce point catastrophique qu’une femme solide comme Irmine haït des boucs émissaires désignés par d’autres ? Cette femme qui, pour moi, était l’emblème du bon sens et de l’assurance venait de livrer une bombe dans ma vision de notre monde. Je me souvins de mon oncle Hans, tabassé à mort.[CG1] 

La journée s’étira avec obstination, je prétextai que nous avions du travail pour ne plus adresser la parole à Irmine. Une colère s’empara de moi. Pourquoi est-ce que je choisis ma mère pour l’étancher ? Peut-être parce que j’avais besoin de vérifier que le nazisme n’était pas si étendu que Kurt le craignait. Ce fut une erreur de jugement cuisante.
Le lendemain, après le travail, je résolus de lui exposer mon dépit contre ceux qui étaient prêts à fermer les yeux, comme Irmine, devant des tyrannies pire que les solutions qu’elles apportaient soi-disant. Comme j’arrivais remontée dans son bureau, Mère finit par me prendre par le bras pour m’emmener dehors.
— Tu ne vas pas t’y mettre toi aussi, les Allemands nous manipulent et jouent aux méchants pour nous faire peur, je ne veux plus entendre parler d’eux !
— Même les petites gens en parlent : ma femme de ménage, elle n’a jamais ouvert les journaux, elle en parle pourtant.
Décidément, Mère me surprendra toujours, son métier de journaliste prit le dessus, même ici, entre nous, dans la rue :
— Et que dit-elle ? demanda-t-elle, très calme soudain.
— C’est pire que tout Maman, non seulement, elle en parle, mais elle y croit, elle croit que ce genre de pratique doit servir d’exemple.
« Maman », cela m’avait échappé, petite, elle m’avait demandé de l’appeler de ne plus l’appeler ainsi, je ne savais pas trop pourquoi. Je la regardais, implorante : N’allait-elle pas me dire qu’elle allait dénoncer ces agissements ? Je maudis le jour où j’avais pris connaissance de la virulence de ces brutes. Mais elle me lâcha le bras, le tapota machinalement, puis retourna vers son bureau, retrouver son sacro-saint travail !


Finalement, les mois suivants enchaînèrent les désillusions et arma des certitudes tenaces dans mon esprit. Kurt et le cinéma avaient contribué à des prises de conscience. Peu à peu, je m’apprêtai à défendre des convictions, avec prudence néanmoins.
Cela-dit, le risque était minime : même au journal où je travaillais, tout était fait pour que je ne sois mêlée en rien aux prises de position de mes patrons. Le risque majeur que je pris sans le savoir fut peut-être le discours que je tins à mon beau-frère dans un café parisien où il m’avait demandé de le rejoindre avec un tel accent fuyant que, intriguée, je n’en parlai à personne.

Ce jour-là, Eugène était habillé tout en noir jusqu’au chapeau melon. J’étais tête nue, ce que je regrettai, le poêle installé à l’extérieur ne parvenait pas à réchauffer l’atmosphère. J’avais opté pour mon manteau à col de fourrure afin de me donner contenance, mais l’ajout d’un chapeau m’avait apparu trop ostentatoire.
Eugène pris des nouvelles de Théodore, ce qui me mit mal à l’aise, puis il entra dans le vif du sujet. Ce fut le moment que choisit un serveur en veston blanc et nœud papillon pour s’interposer. Galant homme, mon beau-frère attendit que je fisse mon choix pour commander un whisky. L’affaire était-elle donc si grave ?
— Jeanne, j’ai toujours eu à cœur de vous savoir en sécurité.
Que voulait-il dire par là ?
— J’ai appris, poursuivit-il, que vous cachiez un activiste allemand.
La surprise fut telle que je ne dis d’abord rien. J’observais un passant, un dossier en cuir sous le bras. Nous étions dans un quartier chic. Je me repris et évitai le « comment le sais-tu ? », inutile. Je ne voulais pas rentrer dans son jeu.
— Que c’est gentil de t’inquiéter pour nous… Il s’agit d’un artiste, comme nous en croisons chez Granny.
— Jeanne, j’ai toujours apprécié ton intelligence. Nous savons tous les deux que nous ne parlons pas du même genre d’artiste.
Il en savait long… Son couplet sur l’intelligence me rappela la fête de Noël où nous l’avions retrouvé pour les bonnes œuvres du Rotary. Eugène était apparu, sûr de son fait, élégant… ma belle-mère l’était aussi, le médaillon qu’elle portait au cou lui donnait le port altier, mais sa tenue était d’une sobriété irréprochable. Laissant la maîtresse femme orchestrer le balai de jeunes gens s’activant auprès des indigents, Eugène avait profité de ma pause pour m’entretenir de peinture (j’appréciais toujours la précision de ses avis) et avait terminé sur des sujets qui m’avait paru bien confus. Je n’avais pas aimé sa façon de nous présenter comme supérieurs aux autres, lui et moi, même si je n’avais pas à rougir de ma personne.
        Ce souvenir me mit sur mes gardes. Je pris le parti de dédramatiser ; heureusement, il accepta de changer de sujet et de badiner. Je plaisantai comme j’avais l’habitude de le faire chez lui :
— Toujours la même décoration dans ton manoir ? Toi qui t’intéresses à la peinture, tu pourrais l’égayer un peu !
Cette fois-ci, il ne se rebiffa pas, sa réponse m’interrogea.
— Les tableaux sont des biens onéreux, ma chère, mais je ne désespère pas de pouvoir en garder de plus en plus chez moi.
Mal à l’aise, je ne parvins pas à jouer la frivolité, il eut été facile de parler de ce tableau que Théodore et moi avions acquis à Montmartre, le quartier étant de plus en plus en vogue, il était de bon ton d’en parler.
D’ailleurs, Eugène n’était pas dupe de ma tentative de diversion ; en partant, il me délivra un regard entendu et me glissa :
— Votre Allemand n’est pas en sécurité en Europe, soyez prudents.

Je m’attendais à ce qu’il me forçât à expulser Kurt, ce qu’il ne me demanda pas, mais je le quittai le cœur lourd, cette entrevue me laissait entrevoir de sombres avenirs. Les poèmes militants de ma revue resteraient clandestins et vigilants, ils n’étaient pas près de s’afficher au grand jour, et je songeai au passé difficile de ma famille alsacienne, l’Histoire était-elle en train de se répéter ?
Un violon accentua mes pensées : un homme élégant se contentait de la rue pour exprimer son art. À son côté, une charrette en bois usé contenait encore une belle grappe de bananes. Dans quel monde vivions-nous où l’on pouvait se procurer facilement des denrées exotiques, mais où un Allemand pouvait craindre pour sa sécurité en France ? J’essayai de chasser l’idée qu’Eugène nous menaçait…
Pourquoi ne parvenions-nous pas à vivre cette paix tellement fêtée quinze ans auparavant ?