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Résurgence d'un coeur oublié - extrait

 
Il se dirigea vers la fenêtre de son bureau avant de s’asseoir ; il la fit basculer : dix centimètres de battant. Pas plus. On pouvait légitimement douter que le mécanisme qui la retenait laissât passer l'air de l'extérieur. Il eut la sensation d’être pris au piège. À Paris, il était le seul à savoir que la filiale avait franchi la ligne rouge. Et du côté des USA… Inutile de lancer une bouée à la mer. Serge n’avait pas imaginé que ces brutes les poursuivraient sans pitié, jusqu’à les assécher : ne voyaient-ils pas que Bella n’avaient pas les moyens de se saigner à ce point ? Il capitula. Dehors, le tonnerre tonnait si fort qu’on eût dit qu’il annonçait l’apocalypse. Serge se prépara à signer leur arrêt de mort, car c’était bien de cela qu’il s’agissait : il allait indiquer dans des cases bien propres que Bella n’était plus en mesure de rapporter de l’argent à ses meneurs. Ce qui se passa ensuite le stupéfia : il s'acharna en vain à rentrer ses données dans Net Forces, dernier outil de communication qui aurait pu lui permettre d'alerter ses patrons. En vain : rien ne subsista de ses efforts. Pire que cela, Net Forces implosa, entraînant avec lui toutes ses saisies besogneuses, fruit de ses années de labeur. Serge resta un moment devant l'écran machiavélique sans réagir. Il ne répondit pas au message de Léonie qui lui demandait s'il était toujours là. Qu'aurait-il pu lui répondre ? Non, Serge n'était plus là, il n'existait plus pour la société. Des mois, des années de travail envolés… Pschitt ! Il ne restait plus rien. Il n’était plus rien. Jamais il n'avait failli à l'impérative consigne : délivrer les chiffres du mois à J+4. Lundi 1er Août, mardi 2, mercredi 3, jeudi 4. On y était. De l'autre côté de l'océan, les Américains attendaient la synthèse des réalisations de leur filiale. Au lieu de cela, ils recevraient une bouillie infâme de chiffres entremêlés et ils apprendraient trop tard que Bella avait coulé. Fermer. Quitter. Le message de Léonie fut le déclic qui le poussa à rentrer chez lui. Il se leva et marcha mécaniquement sur le linoléum qui conduisait à l'ascenseur. Quand l'ascenseur s'ouvrit devant Serge, il contenait Léonie.
— Tiens, Serge ? Pourquoi tu ne m'as pas répondu ?
Il resta muet. — J'avais besoin de parler à quelqu'un, expliqua-elle. En théorie, rien ne le reliait à cette jeune femme en dehors du fait que leur feuille de paie avait le même entête et qu'un hasard avait fait qu'ils mangeassent ensemble tous les jours de semaine à 13h15, heure à laquelle la salle commune redevenait enfin silencieuse. Brutalement, il réalisa à quel point il était heureux qu'elle puisse se tenir là devant lui, et lui parler un langage qu'il comprenait. Quel frein sauta pour qu'il osât enfin réaliser un acte non calculé ? Personne ne le saurait jamais. Toujours est-il qu'il n'attendit pas que la porte se ferme pour poser ses lèvres sur celles de Léonie. Le baiser dura le temps que mit l'ascenseur à descendre. "Ting !" Surpris tous les deux, ils se regardèrent avec stupéfaction. Un événement à la fois inimaginable et naturel venait de se dérouler malgré eux, quelque chose qui ressemblait à une évidence que l'on ne peut pas voir, ou que l’on ne veut pas voir. Léonie sortit ; les portes se refermèrent. Quand les battants s'ouvrirent à nouveau, Serge la vit encore devant lui, douce et hébétée ; il la laissa partir, dodelinante.