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Mains coupables


  — Ah, quelle histoire... ai-je soupiré, les sourcils contractés.
  L’officier de police, venait de me rapporter qu’il l’avait arrêtée et qu’elle s’était rendue facilement. Comment diantre ses mains, réconfortantes, avaient-elles pu tuer ? 


*** 


  C'était un dimanche d'humeur légère, où nous aurions pu changer le monde si le monde avait voulu de nous. Nous nous contentâmes d'une virée sur les quais de Saône. Au sortir d'un chemin herbeux piqué de fleurs, nous découvrîmes une péniche solitaire. D’un toit en taule s’échappaient des touffes de végétation. Des lambeaux de peinture étaient à rafraîchir, ce qui donnait l’air vieillot dont nous raffolions. Un peu de rouille agrémentait le bastingage en métal ; il semblait encore costaud. Et à l’arrière, comme une invitation, une pancarte : « À vendre ». Et pourquoi pas ? Nous nous sommes regardés : 

  — On frappe ? proposai-je, hésitante.
  — Si tu veux, me répondit Jeannot avec un regard qui éclaira les ridules de ses yeux.
  Nous nous engageâmes main dans la main sur la passerelle métallique. En toquant, je me demandai si le panneau s’adressait aussi aux visiteurs dominicaux. N'y avait-il pas une trêve implicite le dimanche pour ce genre d’affaire ? D'abord, rien. Puis la porte fut comme arrachée devant nous. Une femme entre deux âges, au visage torturé, nous ouvrit. Cependant, un large sourire éclata et nous la rendit immédiatement sympathique. Elle ne tarda pas à nous raconter sa vie passée dans le rafiot. 

  — La coque est nickel, le carénage a été fait il y a six mois. Et puis, venez-voir : j’ai même aménagé les cuves à l'avant. 
  Pendant une petite heure, nous rêvâmes, l’imagination en feu... « Parfois, je pars à la tombée de la nuit et je navigue le plus loin possible», rapporta-t-elle en accompagnant ses paroles d’un geste ample. Songeuse, je voyais... – tiens, soudain, un banc où se reposerait une dame au tablier à carreaux –, puis une plage de galets et un arbre qui plongerait ses branches dans la rivière ; j’entendais déjà le bruit sourd de l’engin et je sentais mes nuits bercées par le clapotis de l’eau. Elle sortit un rhum arrangé, bien arrangé si j’en juge par le tangage qui me prit par la suite. Nous rîmes de bon cœur, lorsqu'elle nous relata une mégarde qui aurait pu mal se terminer : elle avait oublié de défaire une amarre dans une écluse qui se vidait ; elle se trouvait à l’intérieur pour se laver, quand sa péniche s'était penchée sur le côté. Elle avait réagi quand l'eau de sa douche avait arrosé les parois. 

  Nous notâmes son numéro de téléphone portable. Juste avant de partir, je l’interrogeai sur les raisons de son départ. Elle eut un air absent : « Il y a trop de souffrances ici…» Son regard s’était teinté d'une angoisse extrême. Elle se reprit : « Nous avons tous nos superstitions... », glissa-t-elle avec une feinte complicité ; je ne comprenais pas ce qu’elle voulait dire mais ne cherchai pas plus loin, occupée à me relever le plus dignement possible. 

  Lorsque nous prîmes congé, je remarquai ses mains, épaisses, masculines, aux doigts étrangement longs. Elles semblaient appartenir à un autre corps que le sien. Quand elle vit que je les fixai, elle les cacha derrière son dos. Je remarquai qu’il lui manquait une phalange. 



  Quelques semaines plus tard, je parcourus un article qui relatait le repêchage du corps dans l'écluse en aval de chez nous : un clochard avait été étranglé ; je n'y prêtai pas attention. 

  La vie, les contraintes pécuniaires, la prudence peut-être, reprirent le dessus, et un jour, je jetai le papier sur lequel j'avais inscrit le numéro des rêves d'un après-midi. Je n'y pensai plus jusqu'au jour où, six mois plus tard, un problème de santé me poussa sur les quais pour une promenade. En atteignant la péniche, je faillis traverser la passerelle de métal bleu ; un malaise imperceptible me retint, je rebroussai chemin. Un peu plus loin, je m'attardai devant une niche dans le mur. Une couverture gisait sur des cartons. Là un clochard vivotait autrefois ; je me remémorai l'article sur le meurtre perpétré si près de chez nous... 

  Plusieurs fois, cet homme m'avait tendu une main suivi d’un sourire geignard qui m’emplissait de compassion. Un jour, j’avais discuté avec lui. J'avais appris qu'il avait été brancardier et avait eu une existence banale, entre remboursements de sécu et caddies de supermarché. Le chômage l'avait peu à peu poussé dans la rue et il y était resté malgré la photo jaunie de sa fille qu'il gardait dans son portefeuille de cuir. 

  Je poursuivis mon chemin. Et je m'arrêtai soudain devant des marches... Un endroit où je m'étais assise vingt ans plus tôt. Pourquoi ce deuxième souvenir me revenait à ce moment-là ? Parce qu'il était associé à une main puissante. Sur ces pierres grises et froides, j'avais pleuré, souffrant de la distance qui s’était creusée entre le garçon que j'aimais et moi-même. Une main, étonnamment large, s'était posée sur mon épaule. J’avais d’abord sursauté, inquiète ; engluée dans le chagrin, je n’avais pas bougé. Alors la main m’avait étreint ; sa chaleur avait séché mes larmes. 

  Des pas avait interrompu le geste, je me souvins longtemps des paroles débitées à la va-vite : 
« Ne pleure pas comme cela, petite. Quel âge as-tu ? Quatorze ans ? 
— J'ai dix-sept ans, lui avais-je répondu. 
— Il ne faut pas rester ici, cela va s'arranger. » 
  La méprise sur mon âge m’avait vexée, mais j’avais repris espoir. Je remarquai à peine que ma consolatrice s’était rapidement éclipsée. 

  La réminiscence de cette main, immense, me ramena au ressouvenir des mains de la femme qui nous avait reçus dans sa péniche, je rentrai chez moi confuse. 


  Un mois plus tard, un autre article attira mon attention : le corps d'une prostituée avait été repêché dans l'écluse en dessous de chez moi. Elle avait été étranglée, on cherchait une personne à qui il manquait une phalange. Une conviction se dessina dans mon cerveau : la coupable était cette femme qui habitait la péniche. Il n'y avait pas que ses mains, il y avait aussi son regard, douloureux, d’une frénésie inquiétante, quand je l’avais questionnée sur la nécessité de renoncer à son embarcation. 


*** 


  L'officier de police me raconta qu'Amélie est l’une des premières navigatrices en solitaire. Idéaliste, elle avait dilapidé sa fortune ; pourtant, elle ne supportait pas la misère. Son premier contact avec la mort datait d’un retour d’une transat' où elle avait dû terminer le voyage sans pouvoir rien faire pour son mari, atteint d’une péritonite. Une agonie lente et atroce. Elle avait abrégé ses souffrances en le couvrant d’un oreiller... 
  Le clochard et la prostituée, leur condition la révoltait, elle ne supportait pas leur déchéance. Il ne lui était jamais venu à l’idée, qu’eux, ils préféraient la supporter, cette douleur-là. 

  J'ai raccroché, sonnée. Mon intuition, criante, et confirmée par cette femme elle-même, je n’y croyais pas encore. J’eus envie de hurler, de lui dire ma haine de ce qu’elle faisait, à deux pas de chez moi ; elle avait sali à jamais les quais de ses odieuses pulsions. 

  J'ai raccroché, sonnée ; je n’y croyais pas encore. J’eus envie de hurler ; elle avait sali à jamais les quais de ses odieuses pulsions. Quelques heures plus tard, je me suis remémorée cette main qui s'était déployée sur mon épaule. Au lieu de me consoler, aurait-elle pu me tuer ?